Valentina Acierno
Vicens Vidal
Victor Rahola
Xabier Eizaguirre
Xabier Unzurrunzaga
Xavier Fàbregas
Xavier Monteys
Xavier Rubert de Ventós
Zaida Muxí
Àlex Giménez
Amador Ferrer
Angel Martín
Anton Pàmies
Antoni Llena
Antoni Marí
Antonio Font
Aquiles González
Ariella Masboungi
Axel Fohl
Beth Galí
 
Manuel de Solà Morales est l’urbaniste européen par excellence. Hors de Barcelone, il travaille à Anvers, Arnhem, Badalone, Berlin, Gênes, Groninghen, La Haye, Louvain, Malaga, Naples, Porto, Rotterdam, Trieste... La France lui a décerné le Grand Prix de l’urbanisme Europe en l’an 2000, pour l’ensemble de son œuvre et pour la force de ses concepts urbains. A Saint-Nazaire, il a défendu une stratégie d’acupuncture – avec peu d’argent, comment agir précisément là où il est nécessaire que les choses changent. Personnalité très originale, peu représentative de l’urbanisme catalan des années 90 et de la tendance dix-neuviémiste portée par Oriol Bohigas notamment, Manuel de Solà Morales a longtemps dirigé l’école d’architecture, formant des étudiants qui se reconnaissent comme ses enfants spirituels – tels Oriol Clos, Carme Fiol, bien d’autres.
Après avoir abordé la question de la ville de manière théorique, il est passé à l’acte avec une œuvre magistrale, l’Illa, à la fois centre de commerces et de bureaux et ouvrage urbain magnifique sur la Diagonal qui établit un dialogue fort avec le quartier (réalisé avec Rafael Moneo, 1986-93). La recomposition du Moll de la Fusta (1998) a impulsé la transformation du bord de mer, en résolvant avec élégance et pertinence un problème d’infrastructure. Aujourd’hui, à Barcelone, il conçoit un quartier de 2000 logements dans l’opération de la Sagrera -projet laboratoire, particulièrement soutenu par la municipalité car emblématique d’une réflexion sur la manière de produire du logement à Barcelone, priorité majeure de la ville.
Le projet Casernes pose la question théorique qui aujourd’hui m’intéresse le plus, celle de la construction du tissu -c’est-à-dire là où les gens vivent, la matière de la ville. Les concepts, la pensée sans laquelle il n’y a pas de projet, me semblent davantage présents dans cette matière, dans les choses, que dans les discours… Après avoir parlé de structure urbaine, d’espaces publics, de grandes architectures monumentales, nous sommes confrontés dans toutes les villes à la question du tissu urbain. À la manière des
biologistes qui disent en connaître assez sur les os ou le système nerveux mais ne pas savoir fabriquer du tissu, les urbanistes ont appris à raisonner sur les infrastructures, les centres, les éléments symboliques, la régénération à partir de pôles, mais le tissu reste parent pauvre.
Un tissu moderne doit offrir une qualité de logement qui, non seulement répond aux normes, (déjà complexes) mais affirme la priorité à la clarté, à la vue lointaine, à la relation avec le vert et l’espace libre... Comment mêler l’espace libre aux logements, non à l’échelle de la ville (selon la vieille ambition de la ville verte) mais à l’échelle des logements? Et comment y parvenir avec une grande densité? Avec un rez-de-chaussée complexe, qui puisse se traverser de plusieurs manières ? Je suis aussi très attentif aux réflexions récentes de quelques architectes et de quelques critiques selon qui le tactile est aussi important dans notre rapport avec la ville que la vision. Le tactile se fait surtout par les matériaux et par une conception élargie du rez-de-chaussée : nos pas sur la ville, c’est notre contact physique avec elle. Et la façon dont nous marchons nous apprend la ville.La ville se pense par les piétons et les mouvements, évidemment.
Le nouveau quartier Casernes est une pièce maîtresse du projet Sagrera, autour de la future gare TGV, et elle en sera sans doute la première réalisation visible. Il prend place sur le site d’une ancienne caserne de 11 hectares, en friche depuis longtemps, proche d’un des plus vieux centres de la périphérie de Barcelone, l’ancienne ville industrielle de Sant-Andreu. Le programme est particulièrement dense: 2000 logements, de nombreux équipements de quartier mais aussi métropolitains (bibliothèque, piscine, centre de santé, résidences pour personnes âgées, logements universitaires, etc.), un grand parc occupant environ les trois-quarts du site. Soit une densité de 600 logements à l’hectare. Le lieu est à la fois central et périphérique, très bien desservi par les transports publics, mais isolé du point de vue morphologique.
Il ne faut pas raconter les projets… et celui-ci restera difficile à expliquer tant qu’il ne sera pas bâti car les maquettes en donnent une vision fausse, en volumes, alors qu’il est pensé par le rez-de-chaussée. La ville se pense par les piétons et les déplacements, évidemment.
La maquette essaie de rendre compte de la richesse des mouvements intérieurs au site, de la continuité avec le tissu proche – avec l’avenue venant du centre de Sant Andreu et avec la Casa Bloc, opération modèle de logements sociaux réalisée par Josep Lluís Sert, dans les années 1930, au temps de la République…
Le projet cherche à créer un tissu qui soit à la fois compact et ouvert. J’ai étudié pendant longtemps le travail de Cerdà et ses qualités inégales, le quadrillage, les îlots. Le concept de l’îlot me semble moins intéressant aujourd’hui, pourtant on en a abusé, en particulier en Espagne, pour développer les villes moyennes. L’îlot prétend récupérer la qualité de l’espace urbain, de la rue, mais abandonne la qualité du contact, des logements et de la position des éléments singuliers dans la ville.
En tant qu’architecte en chef de ce projet, je réalise trois ou quatre opérations et coordonne les autres, que j’ai souhaité confier à des architectes différents, malgré la compacité de l’ensemble, qui oblige à des infrastructures et à des parkings communs. L’idée n’est pas révolutionnaire mais l’étonnant est qu’elle fonctionne bien. Pour garantir la qualité des logements sociaux, la municipalité a accepté que seuls soient invités à intervenir des architectes ayant remporté le prix FAD, le prix d’architecture le plus important en Espagne et au Portugal, décerné à Barcelone chaque année. Le village olympique avait été attribué à des architectes lauréats du prix FAD entre 1970 et 1990. Ici, ce seront des architectes lauréats depuis 1990.
Les grandes lignes du plan masse sont très simples, imposant quelques règles non négociables d’alignement et d’organisation du sous-sol, ainsi que quelques principes stricts sur les éléments capables d’assurer l’unité de l’usage : passages, parkings, croisements, positions des commerces… Toutes choses essentielles et très rarement résolues en un seul bâtiment. Il faut donc négocier, se mettre d’accord, et il arrive que des réflexions apportées par les architectes changent mes points de vue initiaux. Il s’agit de reconnaître que le projet d’architecture a son autorité propre et qu’il a besoin d’un espace de dialogue. / Paris